Accessibilité
Bâtir ensemble un quotidien accessible!

S’habiller sans se voir – La Presse +

Elles ont perdu la vue durant leur vie ou dès la naissance. Josée et Catheryne ont cependant à cœur de s’habiller selon leur style, pour renvoyer une image qui leur correspond. Au quotidien, cela demande une organisation millimétrée.

UN DOSSIER DE CHLOÉ MARRIAULT

Le regard d’un autre pour choisir ses vêtements

« Je veux une robe, pas de couleur vive, sans trop de motifs, qui arrive au-dessus du genou, qui soit assez fluide et confortable, indique Josée Boyer, 50 ans. Je cherche aussi des sandales blanches, noires ou grises, qui vont avec tout. » Et de résumer, dans un éclat de rire : « Je suis difficile, je sais ce que je veux. Je me souviens de ce que j’aimais », faisant allusion à la période où elle avait toutes ses capacités visuelles.

Josée Boyer a graduellement perdu la vue à partir de 2003, à cause de deux maladies : la cataracte et le glaucome. Aujourd’hui non-voyante, elle est agente de développement et de communication au Regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain (RAAMM). Ce regroupement offre, entre autres, un service d’aide bénévole pour épauler les aveugles au quotidien.

Pendant 13 ans, Josée Boyer a été accompagnée par la même bénévole pour magasiner. Mais celle-ci a arrêté. Alors, ce jour-là, c’est Guenièvre Sandré, une comédienne de 29 ans, qui lui prête main-forte. La jeune femme accompagne parfois des mal ou non-voyants au musée ou à l’épicerie, mais magasiner est une première.

« On a beaucoup jasé par téléphone, pour que j’explique mes goûts, précise Josée Boyer. Il faut établir une relation de confiance. Si quelqu’un nous dit ensuite que ça ne nous va pas, ce n’est pas plaisant… » Entre les deux femmes, le courant est passé. Elles se sont donc donné rendez-vous pour deux heures de magasinage. Bras à 90 degrés, Guenièvre Sandré dirige Josée, canne blanche à la main, jusqu’au magasin que cette dernière a choisi. Une enseigne qu’elle fréquentait avant de perdre la vue.

IMAGINER LES VÊTEMENTS AU TOUCHER

Une fois à l’intérieur, Guenièvre Sandré s’attelle à décrire avec le plus de précision chaque robe qui pourrait plaire à Josée Boyer. « Celle-ci est rose, un peu comme la crème glacée aux framboises. Il y a plusieurs bretelles qui se croisent et des motifs de feuilles blanches et noires. » Elle en attrape une autre : « Celle-ci est bleu turquoise, avec une fermeture argentée à l’arrière. Elle est très simple, légère. » Dans le même temps, Josée Boyer touche les matières, les formes. « Le décolleté ne me plaît pas… », « La matière, on dirait un rideau ! », « Elle est trop longue », commente-t-elle. Et le duo enchaîne ainsi avec une dizaine de modèles.

« Il y a tellement de nuances de couleurs qu’on n’avait pas avant que j’ai parfois de la misère à imaginer. »

— Josée Boyer

Au toucher d’un haut à épaules dénudées, pièce que Josée Boyer n’a pas connue avant de perdre la vue, elle est déconcertée : « Mais c’est quoi ? On dirait une jupe ! »

Finalement, Josée Boyer file dans la cabine d’essayage avec cinq robes. « Celle-ci est belle ! Elle vous va très bien et met votre teint en valeur », s’enthousiasme Guenièvre Sandré pendant que Josée Boyer essaie ces vêtements. Au bout du compte, elle repart avec trois robes : une rose, une noire, une tricolore à palmiers.

Le binôme se dirige alors dans une enseigne voisine et évite quelques personnes inattentives, yeux rivés sur le cellulaire, qui se dirigent droit sur Josée Boyer. Au passage, elle demande à Guenièvre Sandré : « Comment es-tu habillée, toi ? » Les deux se mettent à la recherche de sandales. « Un jour, je n’étais pas réveillée et pressée, et j’ai mis deux sandales du même modèle, mais de couleurs différentes, et personne ne m’a rien dit avant que j’arrive au bureau ! », se souvient-elle en riant. Elle prend toujours le soin d’acheter des pièces qui se marient avec tout. « Comme ça, je ne me casse pas la tête. » Au quotidien, elle utilise une application sur son cellulaire qui lui permet de détecter les couleurs. Elle pointe son téléphone vers le vêtement, et il lui annonce à voix haute la couleur.

Il lui arrive de faire du magasinage seule, mais cela est rare. « Seulement pour une veste noire, par exemple. » Pourquoi faire appel à un bénévole plutôt qu’à son entourage ou à un vendeur ? Le vendeur n’a pas toujours le temps. Idem pour l’entourage. « Et puis, on veut être autonome. L’entourage a tendance à vouloir nous habiller selon ce qu’ils aiment, pas selon nos goûts. Je suis plus à l’aise avec une bénévole. » Josée Boyer a cependant déjà eu quelques expériences peu concluantes. « Certains ne décrivaient pas assez les vêtements. Et il faut être franc, nous dire si ça ne nous va pas. »

Elle n’a jamais été une grande fan de magasinage, mais elle reste coquette. Et surtout, elle veut renvoyer une image qui lui correspond. Ce qui lui manque le plus depuis qu’elle a perdu la vue ? « Me voir dans le miroir et le regard des autres. Il a fallu faire le deuil. »

1,6 %

En 2012, parmi les personnes de 15 ans et plus, 1,6 % des Québécois avaient une incapacité liée à la vision (environ 101 770 personnes). Par incapacité visuelle, comprendre : difficulté à voir même avec des lunettes ou des verres de contact qui limite les activités quotidiennes. Les personnes qui ont déclaré à la fois éprouver « un peu » de difficulté, mais « rarement » être limitées dans leurs activités quotidiennes ne sont pas considérées comme ayant cette incapacité.

Et parmi les personnes avec incapacité liée à la vision, environ 9270 étaient aveugles en 2012.

Source : Données de l’Enquête canadienne sur l’incapacité de 2012

 

« L’image que l’on renvoie est primordiale »

« Je sais ce qui me va et ne me va pas. Le bleu va bien avec mes yeux, mais je ne porte pas de jaune, car je suis blonde, ni de blanc ou de vert parce que je suis pâle. J’ai un penchant pour le rose et toutes ses déclinaisons », indique Catheryne Houde Collins.

À l’entendre, cela peut surprendre, mais cette Montréalaise de 23 ans est aveugle de naissance. Maquillage discret, manucure, bijoux… Elle aime prendre soin d’elle et s’apprêter. « La première chose que les gens voient chez moi, c’est que je suis aveugle. Alors c’est important pour moi de bien me présenter », précise la jeune femme. Et d’ajouter : « Être aveugle fait partie de moi, et cela ne me dérange pas. Certains vont s’arrêter à ça, mais ceux-là ne m’intéressent pas. »

Elle vient d’obtenir son baccalauréat en droit et souhaite devenir avocate. Elle portera la fameuse toge noire, et gardera, pour le reste, son style « classique, sobre et élégant ». « C’est un métier avec des clients, des avocats adverses, de l’humain. L’image que l’on renvoie est primordiale. »

Au secondaire, elle se souvient d’avoir eu un style un peu plus rock, et d’avoir porté beaucoup de pièces noires. « Désormais, j’aime qu’il y ait un peu de couleur. Au fil des années, je m’en suis fait ma propre définition. »

Pour elle, magasiner est un plaisir. Elle y va régulièrement avec ses amies et sa sœur. Sinon, elle achète en ligne, notamment sur H&M, Aldo ou La Vie en Rose. « Je vais sur des sites où les descriptions des vêtements sont détaillées. Finalement, c’est même plus précis que si je me faisais accompagner en magasin », avance-t-elle. La description est lue grâce à un logiciel lisant à haute voix l’écran de son ordinateur. Pour les chaussures en revanche, elle préfère essayer en boutique.

« Je porte tous les jours des talons. Au départ, c’est un peu compliqué, car il faut savoir où sont les bosses et les trous, mais ma canne peut me l’indiquer. Il m’arrive de porter des talons aiguilles, mais c’est plus compliqué pour l’équilibre. Je préfère en porter de petits. »

— Catheryne Houde Collins

Elle devrait bientôt avoir un chien-guide, et elle devra s’adapter car, cette fois, rien ne lui indiquera un changement au sol.

APPRENDRE SES VÊTEMENTS PAR CŒUR

Dans l’appartement où elle habite seule, Catheryne Houde Collins s’est organisée pour s’y retrouver facilement. Sa garde-robe est rangée selon ce qui lui convient le mieux : pantalons triés par couleur, pièces ordonnées des plus légères aux plus chaudes, des moins habillées aux plus chics. Comment se repère-t-elle ? « Au toucher, aux textures, à la forme, aux détails. Je me souviens de tous mes vêtements par cœur, tout est consigné dans ma tête », dit-elle en souriant.

Pour les pièces qu’elle porte rarement et qu’elle a du mal à reconnaître, elle appose une étiquette sur laquelle est inscrit un numéro. Un stylo électronique apposé sur l’étiquette lui permet d’identifier l’inscription. Le stylo passe alors l’audio qu’elle avait enregistré pour décrire cette pièce. D’autres personnes optent pour des étiquettes en braille, qui indiquent par exemple la couleur du vêtement. Autre technique pour se faciliter la tâche : mettre sur un même portant les tenues qui se marient bien.

Et le système est bien rodé, à quelques rares exceptions près. Elle se souvient d’une déconvenue : « Un matin où je n’étais pas réveillée, j’ai pioché un jean dans ma pile de pantalons noirs. Une fois que je me suis retrouvée en cours, je me suis rendu compte qu’il s’agissait de mon pantalon rouge… et que je portais un chandail mauve avec ! Ce n’était pas cute, mais il était trop tard », ironise-t-elle.

Pour son maquillage, la jeune femme utilise également des étiquettes lues par son stylo électronique. « Il y a cependant quelques choses que je ne peux pas faire. J’ai un maquillage semi-permanent sur les paupières, car je ne peux pas me mettre d’eye-liner, et des extensions de cils, car je ne peux pas m’appliquer de mascara. »

Elle suit la mode, ses amies lui en parlent, mais elle n’adopte pas forcément les tendances : « Ce n’est pas parce que c’est à la mode que c’est beau. » Et de résumer : « L’important pour moi, c’est que je me trouve belle. »

Un dossier de Chloé Marriault publié le 5 août 2018, La Presse +.

Source : https://plus.lapresse.ca/screens/465fb365-0f1e-4873-a928-516135838187__7C___0.html